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Schwanenkirchen, Wörgl, et autres : histoires de monnaies fondantes

25 Mar

Maintenant que vous savez tout des monnaies fondantes, parlons un peu de leur application historique.

Silvio Gesell n’a jamais pu voir en pratique le système qu’il avait théorisé, mais il avait fait quand même des émules par ses recherches. Il s’est ainsi constitué une société des « franchistes » autour de l’auteur, dont l’objectif était de mettre en place une telle monnaie. Elle a créé en 1919 le Wära, une monnaie fondante, a priori un peu théorique puisqu’elle n’avait pas au début de territoire de circulation.

1930, Schwanenkirchen, Allemagne

Silvio Gesell étant mort en 1930, il n’a pas eu le temps de sentir à son niveau les secousses de la crise de 29, mais dès cette même année, le wära a été mis en circulation dans la commune de Schwanenkirchen, en Bavière. Le wära perdait 1% de sa valeur tous les mois. En pratique, il fallait acheter un timbre à apposer chaque mois sur le billet de wära, pour qu’il puisse continuer à être en circulation. Ce système de timbre est encore utilisé aujourd’hui pour les monnaies fondantes actuelles.

En octobre 1931, le ministre des finances allemand réussi à faire interdire l’expérience, malgré ses résultats. Cette expérience inspira toutefois un village de l’Ouest de l’Autriche, Wörgl.

1932, Wörgl, Autriche

C’est certainement l’expérience la plus célèbre, pour laquelle on trouve le plus d’information et qui est une référence. (Je vous conseille de lire par exemple cet article de janvier 2009 du journal suisse Horizons et Débats, ou bien celui-ci de la revue S!lence).

Son maire, Michael Unterguggenberger, voyant la situation économique locale se dégrader, décide de mettre en place un système de monnaie fondante. La commune émet des « bons de travail », garantis par des schillings autrichiens déposés à la caisse d’épargne locale. Comme le wära, ces bons perdaient 1% de leur valeur par mois – les timbres étaient remplacés par des tampons qu’on pouvait obtenir à la mairie. Pour lancer le système, des travaux publics ont été organisés. Les ouvriers ont été payés en bons travail (d’où leur nom), et la ville régla toutes les fournitures avec cette même monnaie. Cela a permis d’amorcer la pompe, en les mettant pour la première fois en circulation.

Comme l’avait théorisé Silvio Gesell, la vélocité de cette monnaie a été prodigieuse. En 3 mois, avec une masse monétaire de 12 000 équivalent schillings (les chiffres diffèrent selon les sources), plus de 100 000 schillings de paiements ont été effectués. De plus, cette nouvelle monnaie a permis d’augmenter l’épargne, là où les conséquences de la crise de 29 incitaient les gens à retirer tout leur argent de la banque : les personnes pouvaient se constituer une épargne, tout en utilisant des bons-travail dans la vie courante. Pendant la période de l’expérience, le chômage a reculé de 25%, alors qu’il a augmenté dans le reste du pays. Les communes voisines acceptaient cette monnaie et se mettaient elles-mêmes à la promouvoir.

Sous la pression de la banque centrale autrichienne, les bons-travail furent interdits. L’expérience dura une année (juillet 1932 – septembre 1933). Cette expérience rendit célèbre Wörgl et son maire. Il semble que près de 200 communes en Autriche étaient prêtes à tenter l’expérience.

Il y a aujourd’hui à Wörgl, en plus de la statue du maire de l’époque, un institut Unterguggenberger, dont le rôle est de perpétuer la mémoire de ce qui s’est fait à l’époque, et aussi de servir de centre de ressources et de conseils à ceux qui souhaitent mettre en place un système de monnaie fondante.

1956, Lignières-en-Berry, dans le Cher, France

Lignières-en-Berry était à l’époque une petite bourgade en pleine dépression. C’est alors que quelques personnes ont eu l’idée de mettre en pratique la théorie de Silvio Gesell : ils éditent des bons (qui sont garantis par la même somme d’argent dans un compte). Comme vous l’avez bien compris, vous ne serez pas surpris : ces bons perdent 1% de leur valeur par mois. On peut échanger ces bons contre des francs, avec une pénalité de 2%. Pour motiver l’utilisation des bons, les employés pouvaient échanger une partie de leur salaire en bons, avec une prime de 5% – soit 5% de pouvoir d’achat supplémentaire.

Le système prend son envol : la confiance se met en place peu à peu, pour finalement prendre une majorité d’acteurs économiques de la bourgade. Il semble qu’au plus fort du système, 50 000 francs de l’époque circulait par jour, à une vitesse absolument prodigieuse – les bons changeaient de mains plusieurs fois par jour. 50 000 francs d’époque, ce n’est rien, mais cela n’était pas anecdotique pour cette petite bourgade, et vu la vélocité avec laquelle ces bons tournaient, l’impact était considérable.

L’expérience s’est arrêtée, sous pression de l’Etat semble-t-il, qui vraisemblablement a eu peur que le système fasse des émules. Il y a assez peu d’information disponible sur cette expérience, le plus complet étant un article de la revue S!lence, qui reprend un article de 1979.

Autres expériences

D’autres expériences ont été mises en place. J’ai trouvé la trace de 3 d’entre elles… :

  • L’article sur Lignères-en-Berry mentionne un tel système dans la région de Nice, dans les années 30.
  • Dans le village de Triesen, au Liechtenstein, circulaient en 1932 des « certificats de travail » selon l’exemple de Wörgl. (source Wikipedia)
  • En 1932, une « mutuelle nationale d’échange » fait circuler pendant trois années le « Valor » au sein d’un réseau privé en France. Cette expérience fut interdite par le ministère de l’intérieur en 1935. (source Wikipedia)

Mais je dois avouer que c’est dur de trouver des informations dessus ! Peut être est-ce parce qu’elles ont été moins importantes en volume ? Ou bien qu’elles n’ont pas bénéficié d’un leader charismatique comme l’était Michael Unterguggenberger…

Ce qui semble évident, c’est que la crise de 29 a été un déclencheur efficace de toutes ces expériences. De là à faire un parallèle avec la situation actuelle, il n’y a qu’un pas que j’ai pour ma part vite franchi !

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Les monnaies fondantes

19 Mar

Quand on crée un système monétaire, on peut en choisir les règles, et éviter de reproduire les limites du système monétaire dans lequel nous vivons – entre autres problèmes, je vous renvoie au film The Money Fix, qui explique si bien le problème de l’argent dette et du taux d’intérêt.

Le taux d’intérêt est justement une des règles sur lesquelles on peut jouer, car elle a des effets pervers. Pourquoi vit-on dans un monde où garder l’argent pour soi, sans le faire circuler, rapporterai de l’argent ? Cela incite à bloquer les moyens d’échange… De plus, les taux d’intérêt limitent l’investissement dans l’économie réelle.  Par exemple, si je dois faire un investissement, je calcule combien l’argent employé pour cet investissement me rapporterai si je le plaçais sans risque. Si le placement sans risque me rapporte plus que l’investissement, alors je ne le fais pas. Logique, non ? Mais le problème, c’est qu’avec un tel raisonnement, il y a des masses énormes d’argent stockées à ne rien faire, qui ont quitté l’économie réelle pour rejoindre la sphère financière.

Et pourquoi ne pas inverser les choses ? Dire qu’au contraire, l’argent perd de sa valeur au fur et à mesure du temps ? Une sorte d’intérêt négatif, en quelque sorte.

Imaginons que vous soyez à la tête d’une petite entreprise. Dans le système actuel, vous essayez de payer vos fournisseurs le plus tard possible pour garder de la trésorerie, vous faites des investissements le plus tard possible, etc. Et si l’argent sur votre compte en banque perdait de la valeur avec le temps, vous feriez quoi ? Vous payeriez vos fournisseurs immédiatement. Vous feriez les investissements dès que possible. Vous payeriez même vos impôts en avance !

Et bien, ce système de monnaie fondante existe, fonctionne très bien et donne des résultats absolument surprenant.

L’inventeur des monnaies fondantes s’appelle Silvio Gesell (1862-1930). Il publie en 1916 son ouvrage phare : l’ordre économique naturel, dans lequel il expose sa théorie de ce qu’il appelle à l’époque les « monnaies franches ». C’est son activité de commerce en Argentine, à Buenos Aires, alors que le pays est en proie à des crises économiques importantes, qui le fait réfléchir sur la structure de la monnaie et du capitalisme en général.

Pour faire court, il part du constat que dans la nature, tout se détériore, mais que l’argent obéit à une loi inverse. Cela incite a stocker l’argent, et donc à le retirer du circuit économique. A l’opposé, un argent qui se détériore avec le temps devient « libre » (« Freigeld »), puisque les acteurs économiques ne le retiennent pas. Il devient disponible pour les échanges, et ne subit pas de phénomène d’accumulation. Simple, non ? Naturel, non ? – d’où le nom de son livre « l’ordre économique naturel » -. On en pleurerait tellement cela semble évident… Pourtant, nous vivons depuis longtemps dans un monde monétaire inverse !

Les monnaies fondantes ne sont pas qu’une théorie. Elles ont été expérimentées après la crise de 1929, quand le monde souffrait tant au niveau économique et monétaire. Plusieurs expériences sont connues, la plus documentée étant certainement celle de Wôrgl, en Autriche. Elle a durée environ une année, a donné des résultats surprenants, avant d’être interdite par les autorités du pays.

On peut sentir, avec les monnaies complémentaires, une renaissance des idées de Silvio Gesell. De nombreuses monnaies locales sont en effet fondantes, pour éviter qu’elles ne soient accumulées et être sûr qu’elles circulent. Cela rejoint la petite histoire que je racontais, qui montre bien que l’argent, quand il circule, a un pouvoir très fort sur l’économie, alors que sa stagnation est extrêmement dommageable.

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