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Monnaies locales : France 12 – Allemagne 65 !

10 Mai

Si la France a déjà un certain nombre de monnaies locales en préparation et en action, elle n’est qu’un petit nain comparé à l’Allemagne… A ce jour, 65 projets de monnaies locales sont en cours, dont 28 actifs – le plus vieux date de 1998, à Bremen (encore en activité). Au total, ce sont près de 900 000 EUR qui sont en circulation en monnaie locale sur toute l’Allemagne – bon, OK, ce n’est pas grand chose, mais vous avez bien compris que je pense qu’on n’est pas à l’abri d’un effet boule de neige et d’une croissance exponentielle -. 55% de ces systèmes sont des monnaies fondantes, certaines sont adossées à l’euro, d’autres non… Bref, une belle diversité ! Le secteur est en train de connaître des phénomènes de fusion et d’alliances entre systèmes, et tout ce mouvement essaye de s’organiser – site internet fédérateur, mise en commun des expériences et des outils, réflexion commune… -.

Mais de cette profusion ressort une monnaie qui est la plus connue et la plus développée : le Chiemgauer, né en 2003 dans la région de Prien en Bavière. Elle a été créée par les élèves de l’école Waldorf et leur professeur d’économie, Christian Gelleri (une interview en français de Christian Gelleri de décembre 2008). D’une simple expérimentation au départ, le projet a pris beaucoup d’ampleur, jusqu’à faire des émules, et devenir une expérience internationalement reconnue.

Comment ça fonctionne ?

Le chiemgauer est une monnaie papier, adossée à l’euro. Les billets sont émis par l’association qui gère la monnaie. Ils sont vendus à 97 EUR pour un 100 chiemgauer (CH) à des associations sportives ou sociales de la ville. A leur tour, ces associations vendent aux consommateurs ces billets, à 100 EUR pour 100 CH. C’est donc pour les citoyens un acte militant : ils savent qu’en utilisant le chiemgauer plutôt que l’euro, non seulement ils favorisent l’économie locale, mais en plus, ils financent les associations de leur territoire.

Nos citoyens-consommacteurs vont donc acheter dans les commerces locaux ce dont ils ont besoin. Les commerçants ont le choix entre continuer la chaîne en utilisant ces chiemgauers pour eux-mêmes consommer localement, ou bien les changer en euros, avec une pénalité de 5% – un billet de 100 CH étant changé contre 95 EUR. Les 2 euros de marge servent à financer le fonctionnement de l’association Chiemgauer. Et les commerçants payent ainsi 5% le service rendu par la monnaie locale, à savoir rediriger la consommation vers leur boutique plutôt que vers les supermarchés ou les chaînes. Système simple où tout le monde est gagnant.

Et bien entendu – mais vous connaissez le système maintenant – le chiemgauer est une monnaie fondante, qui perd 2% de sa valeur faciale chaque trimestre. Résultat : un chiemgauer circule en moyenne 20 fois dans l’année, contre 3,5 fois pour un euro. 6 fois plus de transactions en monnaie locale… bel exemple de vélocité de la monnaie !

Résultats et développement

Le système, outre son essaimage et son rayonnement, continue sa croissance et ses expérimentations :

  • 582 000 chiemgauer en circulation (sachant qu’il y a l’équivalent de 900 000 EUR en monnaie locale en circulation en Allemagne, je ne vous fais pas un dessin sur le poids de cette monnaie particulière dans le secteur…) ;
  • 3000 utilisateurs particuliers, qui consomment auprès de 600 commerces ;
  • Le système a permis de financer à hauteur de 170 000 EUR les associations locales ;
  • Ils ont créé dernièrement une alliance avec sterntaler, une autre monnaie locale voisine, ce qui a porté le réseau à 820 commerces au total ;
  • Ils ont développé dernièrement une offre de microcrédit en chiemgauers et en euros : ils ont déboursé près de 500 000 EUR, dont 1/3 en chiemgauers.
  • (ce sont les chiffres que j’ai récupéré à Lyon lors de la conférence sur les monnaies sociales et complémentaires en février 2011).

Schwanenkirchen, Wörgl, et autres : histoires de monnaies fondantes

25 Mar

Maintenant que vous savez tout des monnaies fondantes, parlons un peu de leur application historique.

Silvio Gesell n’a jamais pu voir en pratique le système qu’il avait théorisé, mais il avait fait quand même des émules par ses recherches. Il s’est ainsi constitué une société des « franchistes » autour de l’auteur, dont l’objectif était de mettre en place une telle monnaie. Elle a créé en 1919 le Wära, une monnaie fondante, a priori un peu théorique puisqu’elle n’avait pas au début de territoire de circulation.

1930, Schwanenkirchen, Allemagne

Silvio Gesell étant mort en 1930, il n’a pas eu le temps de sentir à son niveau les secousses de la crise de 29, mais dès cette même année, le wära a été mis en circulation dans la commune de Schwanenkirchen, en Bavière. Le wära perdait 1% de sa valeur tous les mois. En pratique, il fallait acheter un timbre à apposer chaque mois sur le billet de wära, pour qu’il puisse continuer à être en circulation. Ce système de timbre est encore utilisé aujourd’hui pour les monnaies fondantes actuelles.

En octobre 1931, le ministre des finances allemand réussi à faire interdire l’expérience, malgré ses résultats. Cette expérience inspira toutefois un village de l’Ouest de l’Autriche, Wörgl.

1932, Wörgl, Autriche

C’est certainement l’expérience la plus célèbre, pour laquelle on trouve le plus d’information et qui est une référence. (Je vous conseille de lire par exemple cet article de janvier 2009 du journal suisse Horizons et Débats, ou bien celui-ci de la revue S!lence).

Son maire, Michael Unterguggenberger, voyant la situation économique locale se dégrader, décide de mettre en place un système de monnaie fondante. La commune émet des « bons de travail », garantis par des schillings autrichiens déposés à la caisse d’épargne locale. Comme le wära, ces bons perdaient 1% de leur valeur par mois – les timbres étaient remplacés par des tampons qu’on pouvait obtenir à la mairie. Pour lancer le système, des travaux publics ont été organisés. Les ouvriers ont été payés en bons travail (d’où leur nom), et la ville régla toutes les fournitures avec cette même monnaie. Cela a permis d’amorcer la pompe, en les mettant pour la première fois en circulation.

Comme l’avait théorisé Silvio Gesell, la vélocité de cette monnaie a été prodigieuse. En 3 mois, avec une masse monétaire de 12 000 équivalent schillings (les chiffres diffèrent selon les sources), plus de 100 000 schillings de paiements ont été effectués. De plus, cette nouvelle monnaie a permis d’augmenter l’épargne, là où les conséquences de la crise de 29 incitaient les gens à retirer tout leur argent de la banque : les personnes pouvaient se constituer une épargne, tout en utilisant des bons-travail dans la vie courante. Pendant la période de l’expérience, le chômage a reculé de 25%, alors qu’il a augmenté dans le reste du pays. Les communes voisines acceptaient cette monnaie et se mettaient elles-mêmes à la promouvoir.

Sous la pression de la banque centrale autrichienne, les bons-travail furent interdits. L’expérience dura une année (juillet 1932 – septembre 1933). Cette expérience rendit célèbre Wörgl et son maire. Il semble que près de 200 communes en Autriche étaient prêtes à tenter l’expérience.

Il y a aujourd’hui à Wörgl, en plus de la statue du maire de l’époque, un institut Unterguggenberger, dont le rôle est de perpétuer la mémoire de ce qui s’est fait à l’époque, et aussi de servir de centre de ressources et de conseils à ceux qui souhaitent mettre en place un système de monnaie fondante.

1956, Lignières-en-Berry, dans le Cher, France

Lignières-en-Berry était à l’époque une petite bourgade en pleine dépression. C’est alors que quelques personnes ont eu l’idée de mettre en pratique la théorie de Silvio Gesell : ils éditent des bons (qui sont garantis par la même somme d’argent dans un compte). Comme vous l’avez bien compris, vous ne serez pas surpris : ces bons perdent 1% de leur valeur par mois. On peut échanger ces bons contre des francs, avec une pénalité de 2%. Pour motiver l’utilisation des bons, les employés pouvaient échanger une partie de leur salaire en bons, avec une prime de 5% – soit 5% de pouvoir d’achat supplémentaire.

Le système prend son envol : la confiance se met en place peu à peu, pour finalement prendre une majorité d’acteurs économiques de la bourgade. Il semble qu’au plus fort du système, 50 000 francs de l’époque circulait par jour, à une vitesse absolument prodigieuse – les bons changeaient de mains plusieurs fois par jour. 50 000 francs d’époque, ce n’est rien, mais cela n’était pas anecdotique pour cette petite bourgade, et vu la vélocité avec laquelle ces bons tournaient, l’impact était considérable.

L’expérience s’est arrêtée, sous pression de l’Etat semble-t-il, qui vraisemblablement a eu peur que le système fasse des émules. Il y a assez peu d’information disponible sur cette expérience, le plus complet étant un article de la revue S!lence, qui reprend un article de 1979.

Autres expériences

D’autres expériences ont été mises en place. J’ai trouvé la trace de 3 d’entre elles… :

  • L’article sur Lignères-en-Berry mentionne un tel système dans la région de Nice, dans les années 30.
  • Dans le village de Triesen, au Liechtenstein, circulaient en 1932 des « certificats de travail » selon l’exemple de Wörgl. (source Wikipedia)
  • En 1932, une « mutuelle nationale d’échange » fait circuler pendant trois années le « Valor » au sein d’un réseau privé en France. Cette expérience fut interdite par le ministère de l’intérieur en 1935. (source Wikipedia)

Mais je dois avouer que c’est dur de trouver des informations dessus ! Peut être est-ce parce qu’elles ont été moins importantes en volume ? Ou bien qu’elles n’ont pas bénéficié d’un leader charismatique comme l’était Michael Unterguggenberger…

Ce qui semble évident, c’est que la crise de 29 a été un déclencheur efficace de toutes ces expériences. De là à faire un parallèle avec la situation actuelle, il n’y a qu’un pas que j’ai pour ma part vite franchi !

Une petite histoire

3 Fév

Vous l’avez déjà peut être (sûrement ?) lu quelque part sur internet, cette histoire, mais au cas où… la voici, à ma sauce, avec mes 2 petites conclusions.

La petite histoire
Il était une fois un petit village à l’ambiance morose où les gens ne s’entendaient pas très bien.
Un jour, une femme étrangère au village se gare dans une belle voiture de sport devant l’hôtel-restaurant de la place principale. Elle y entre et demande :
« J’aimerais réserver une chambre pour les prochains jours ». Et en guise d’acompte, elle pose sur le comptoir un billet de 200 EUR. Puis elle s’en va.
Aussitôt, le tenancier de l’hôtel va chez le boucher-traiteur avec le billet, et lui dit : « tiens, je te devais 200 EUR, les voici ». Le boucher-traiteur les prend, et court aussitôt chez l’éleveur du village, et lui dit : « tiens, je te devais 200 EUR, les voici ». L’éleveur prend le billet, court chez le paysan, et lui dit : « je te devais de l’argent, tiens, voilà 200 EUR ». Le paysan court avec le billet voir la fille de joie du village, et lui dit : « voilà les 200 EUR que je te dois, prends-les ! ». Et cette dernière d’aller voir le tenancier de l’hôtel restaurant : « je viens régler ma dette. Tiens, voilà les 200 EUR que je te dois ».
Quelques minutes plus tard, la femme riche revient à l’hôtel, et dit : « je viens d’avoir un appel, je dois rentrer chez moi… Redonnez-moi mon acompte, j’annule ma réservation ». Le tenancier de l’hôtel lui rend son billet. Elle prend alors son briquet, et brûle le bout de papier en disant : « de toute façon, c’était un faux… ».

Conclusions
Que penser de cette histoire…??? Personnellement, je retiens 2 choses :

  • D’une part, l’argent est une question de confiance. Si j’ai confiance dans un morceau de papier, pour ce qu’il représente, je peux l’utiliser comme référent pour des échanges – comme les gens du village ont utilisé un faux billet pour régler leurs dettes. Les monnaies complémentaires sont exactement pareil : si on a confiance dans le système (de SEL, de monnaie locale, etc.), on peut tout à fait utiliser ce vecteur comme un moyen d’échange, au même titre que les euros.
  • D’autre part, cette histoire est une illustration d’une notion très importante dont j’ai déjà parlé (c’est la raison n°4 d’utiliser les monnaies locales) : la vélocité de la monnaie. Une monnaie qui stagne, qui ne s’échange pas, c’est exactement ce qui se passe au démarrage dans ce village : pas d’échange possible. Par contre, l’arrivée du billet de 200 EUR permet de revitaliser l’économie du village. Tout à coup, l’argent tourne ! Et c’est ça qui, finalement, est important. Il vaut mieux qu’il y ai à un endroit peu d’argent qui tourne beaucoup, plutôt que beaucoup d’argent bloqué à quelques endroits (toute ressemblance avec une certaine crise, un certain système bancaire ou autre ne serait que purement fortuite…). Le mieux étant qu’il y ait beaucoup d’argent qui tourne beaucoup (!), assurant par là la fluidité des échanges. Cette fluidité pouvant être assurée par la mise en place d’une monnaie dite « suffisante », comme c’est le cas avec le système de crédit mutuel des SEL.

5 bonnes raisons de créer et d’utiliser une monnaie locale

27 Jan

Les systèmes de monnaies locales, c’est bien, c’est sympathique, mais n’est-ce pas beaucoup d’énergie pour rien ? A quoi ça sert ? Quelques raisons :

  1. Une monnaie locale augmente la demande locale, et permet donc d’utiliser au mieux les forces économiques locales, les matériaux locaux, la production locale. Imaginons un agriculteur qui vend sa production sur un marché local. S’il accepte la monnaie locale, toutes les personnes qui ont en leur possession cette monnaie vont acheter chez lui. Cela lui donne une stabilité quant à ses débouchés, et réduit la pression de la concurrence d’une grande surface.
  2. Si on considère qu’il existe une masse donnée d’argent EUR sur un territoire, le fait d’aller faire ses courses au supermarché implique qu’une partie de l’argent qu’on va payer va quitter le territoire (pour payer un fournisseur situé ailleurs, pour faire remonter de l’argent à la holding du supermarché, etc.). Il y a donc une diminution de la masse monétaire en circulation localement, et donc une diminution des possibilités d’échanges en local. Avec une monnaie locale, par contre, on « relocalise » la consommation. On ne peut acheter que local. La monnaie qui sert d’échange ne quitte pas le territoire, et l’économie locale garde toutes ses capacités d’échanger.
  3. On peut choisir le type de commerces à affilier, pour donner une cohésion à la monnaie locale, et orienter plus fortement la consommation. Ainsi, certains systèmes font le choix de n’affilier que des producteurs ou des commerçants impliqués dans l’agriculture biologique, par exemple.
  4. Une monnaie locale a tendance a circuler beaucoup plus vite qu’une monnaie nationale (que des euros, par exemple). Une économie où l’argent ne circule pas beaucoup, c’est une économie en récession (la crise depuis 2008, les banques qui ne prêtent plus, etc. je ne vous fais pas de dessin !). A contrario, une économie où l’argent circule vite est une économie vivante et énergique. On parle de vélocité de la monnaie, et c’est une donnée essentielle d’un système monétaire. Si je suis dans ma ville qui utilise une monnaie locale, par exemple Villeneuve-sur-Lot, et que j’ai dans ma poche des euros et des abeilles, je vais logiquement d’abord utiliser les abeilles. La monnaie locale sera donc utilisée par préférence, et tournera plus vite.
  5. Une monnaie locale a un effet d’image fort. Elle permet de souder une communauté autour d’un système d’échange commun. Les billets peuvent refléter l’identité d’un territoire et de ses habitants, et créer une cohésion sociale forte.

On peut trouver d’autres effets vertueux aux monnaies locales, n’hésitez pas à partager vos réflexions dans les commentaires !

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